Depuis pas mal de temps, j’avais entendu parler de ces hommes et femmes dont l’engagement était une histoire de famille, de génération, depuis toujours… En papotant un jour avec le lieutenant Serge Lacoste, chef du bureau de la communication du SDIS 03 et président de l’UDSP 03, je me suis dit que ce serait bien de les rencontrer. C’est chose faite. J’ai été reçue  au centre de secours de Trézelles ; accueillie avec simplicité et générosité par le chef de centre, le lieutenant Patrick Wuillemin, son adjoint l’adjudant-chef Luc Edelin, le caporal-chef Sébastien Deligard président de l’amicale des sapeurs-pompiers et Le sergent Cyril Edelin, trésorier de l’amicale et fils de Luc. Ils m’ont raconté leur engagement.

Patrick et Luc, tout le monde les connaît à Trézelles. On ne peut pas les manquer. Ils sont respectivement chef et chef adjoint du centre de première intervention des sapeurs-pompiers de la commune. Ils sont faciles à identifier certes, ils portent l’uniforme. Ce qui les singularise cependant, ce n’est pas tant le nombre d’années déjà passées à porter les bottes, bien que cela vaudrait le coup d’en parler, ni l’ancienneté de leur amitié. Et pourtant… Non, c’est plutôt l’engagement générationnel qu’ils incarnent qui nous intéresse. Un engagement intergénérationnel qui pourrait se poursuivre dans les années à venir, soit de père en fils, d’oncle à neveu ou, peut-être, en prenant éventuellement une orientation transgénérationnelle cette fois.

De grands mots qui traduisent pour autant toute l’importance de l’engagement, la force de la transmission et l’impérative nécessité de maintenir celui-ci, au profit du sens même du volontariat et de la sécurité civile : préserver ce bien commun que sont les sapeurs-pompiers dans leurs missions de service public, et à travers celui-ci, les valeurs qu’ils portent et celles qu’ils véhiculent.

Le lieutenant Patrick Wuillemin est le chef du CPI et le plus gradé de tous les hommes du centre. Il aborde une mine joviale et sympathique. Une énergie débordante. Il est le chef, c’est certain.

Être chef, pourtant, n’a jamais été un objectif pour lui, ni une fin en soi. Non. C’est sa qualité première qui l’a amené à prendre cette responsabilité, à un moment où il s’agissait de décider de l’avenir d’un centre  qui existe depuis 140 ans : une générosité inconditionnelle et permanente , celle d’aider les autres, ceux qui sont en détresse. Le ltn Wuillemin est aussi populaire auprès de ses concitoyens de Trézelles et des élus que reconnu auprès de ses hommes qui le portent avec force.

Luc Edelin, lui, est adjudant-chef et adjoint au chef de centre ; avec Patrick, ces deux-là partagent leur passion depuis leur enfance. « C’était comme une évidence » nous dit le chef Edelin. Et comme le ltn Wuillemin, rien ne le prédestinait à devenir sous-officier. Ce qui comptait au moment de son engagement, pour lui aussi, c’était aider les personnes de son village, leur porter secours, aide, et écoute. Il voulait rendre service, se sentir utile. Et comme le ltn Wuillemin, il a accepté de « monter » en grade parce qu’il manquait à un moment crucial de la vie du centre un encadrement formé d’un officier et d’un sous-officier ; « il fallait le faire pour conserver l’existence de notre centre de première interventionC’était aussi une façon de défendre ce pour quoi nous nous sommes battus, depuis 140 ans » !

Pour Patrick comme pour Luc, l’engagement chez les sapeurs-pompiers de la commune, c’est avant tout une évidence familiale, comme un héritage de valeurs. « On trouve cela normal ». D’aussi loin que l’on s’en rappelle, ce centre n’avait jamais eu plus de 12 sapeurs-pompiers dans ses effectifs. A l’époque, et jusqu’à ce que les choses changent dans les années 1990, il n’était pas nécessaire d’être officier pour être chef de centre. Pendant toutes ces années, personne non plus n’entrait au corps tant qu’aucune place ne se libérait. Aujourd’hui les choses évoluent, il faut s’adapter aux nouvelles réglementations, aux nouvelles méthodes de commandement, aux nouvelles techniques d’intervention, aux nouvelles technologies, ainsi qu’aux nouveaux modes et difficultés de recrutement.

Pour ces deux hommes ? qui ont eu pour berceau une caserne de pompier et pour qui le « rouge » fait partie de leur ADN, la difficulté d’être sapeur-pompier volontaire leur est également bien connue : il faut, aujourd’hui, être avant tout volontaire dans son acte d’engagement puis être engagé dans toutes les dimensions des missions qui incombe au sapeur-pompier.

trezelles (2)Le ltn Wuillemin, 54 ans, s’est engagé comme sapeur en 1990, au décès de son papa prenant ainsi sa suite après avoir passé toute sa jeunesse à venir au centre voir ses aînés décaler et à rêver d’être avec eux dans le camion rouge. Avant son père, c’est son grand-père maternel, le caporal Albert MAUSSANT , qui s’est engagé, de 1933 à 1973 ; ce dernier a aussi été le premier sapeur-pompier dans la famille. Puis Jean, son père, s’est engagé à son tour après le décès du grand-père, en 1973. Le ltn Wuillemin est cependant le premier officier et chef de centre dans sa famille.  Son fils ne reprendra pas la suite.  Une décision qu’il respecte. Ce sera ainsi la première interruption dans l’histoire familiale. Pour autant, le ltn Wuillemin s’attache à assurer sa succession avec la même conviction et avec le même souci du bien commun : pérenniser le service public et maintenir les sapeurs-pompiers au plus près de leurs concitoyens. Et c’est là, au besoin, que l’engagement transgénérationnel pourrait s’envisager au besoin.

L’adc Edelin, lui, est entré à 27 ans, au début des années 94. « Si j’avais pu, je serai entré plus tôt » nous dit-il. A l’époque, les anciens parrainaient les jeunes, on ne peinait pas au recrutement. L’adc Edelin a ainsi pris la suite de son père, lui aussi.

Lieutenant, qu’est-ce qui vous a donné envie d’entrer chez les sapeurs-pompiers ?

Dans ma famille, il n’y a jamais eu d’interruption dans l’engagement sapeur-pompier. J’ai commencé au grade de sapeur, aujourd’hui je suis officier et chef de centre. Je ne m’étais pas inscrit dans un parcours tout tracé, ce qui m’importait, c’est de pouvoir aider mes concitoyens. Depuis tout petit je baignais dans cette atmosphère propre aux sapeurs-pompiers : la cohésion, la camaraderie, l’entraide. J’accompagnais mon père aux congrès. J’aimais l’idée de me sentir utile. Aujourd’hui, je l’ai concrétisée.

En fait, c’était une évidence. En étant sapeur-pompier dans ma commune, je peux porter secours à ceux que je connais. Et puis, dès que j’enfile l’uniforme, c’est l’institution, ses valeurs et mon centre que je représente : le respect, l’autorité, la reconnaissance. Cet engagement, c’est aussi le rapport avec les autorités locales, telles que la gendarmerie, la municipalité, l’Etat-major du SDIS ; tout cela est fort enrichissant.

Qu’aimez-vous chez les sapeurs-pompiers :

S’engager comme sapeur-pompier c’est s’enrichir, se forger dans cet état d’esprit de groupe, de camaraderie et d’entraide. Intervenir en mission de secours, c’est aussi donner corps à son engagement personnel, c’est mettre au service des autres tout ce pourquoi on s’investi. Je rêvais d’être utile, petit ; aujourd’hui, c’est mon moteur, ma raison d’être. C’est dans ces moments où j’interviens pour porter secours que mon engagement, avec tout ce que cela comporte de contraintes, d’exigences, d’investissement, prend tout son sens.

Comment êtes-vous arrivé à prendre la responsabilité de votre centre ?

Dans les années 90, les choses ont changé chez les sapeurs-pompiers ; de nouvelles réglementations, de nouvelles directives, de nouvelles organisations ont bouleversé le milieu. Ainsi, lorsqu’il est devenu obligatoire d’avoir un chef qui soit au rang d’officier pour assurer le commandement et prendre l’ensemble des responsabilités, il a bien fallu endosser ce rôle si je ne voulais pas voir le centre disparaître. Alors que le choix se portait sur moi lorsqu’il a fallu nommé ce responsable, j’étais le plus gradé de notre équipe. J’étais alors aussi sous l’autorité et sous le couvert du centre de Jaligny ; j’étais épaulé. Ce qui n’a plus été le cas quand j’ai accepté de devenir chef du centre de Trézelles. Mais j’avais compris l’enjeu : il s’agissait là de la survie même du centre. « Il fallait poursuivre l’engagement des anciens, le passé, mais aussi assurer l’avenir du centre. La question ne se posait pas : je devais accepter ».

Pourquoi cet avenir est-il si important, d’après-vous ?

Je ne peux concevoir qu’une histoire de 140 s’arrête soudain, faute de successeur. Ou pire, faute de chef. Il est vraiment important de maintenir ce service public. Nous, les sapeurs-pompiers, sommes le dernier recours de la population, laquelle est par ailleurs vieillissante. Nous sommes aussi ce lien social, celui de la population, toujours plus isolée.

En intervention, nous connaissons tout le monde. Les citoyens tiennent encore à leurs pompiers, notamment parce qu’ils les connaissent ; ils nous font confiance dans ce monde ou tout devient si lointain, dématérialisé, individualiste, incertain ou encore précaire. Ils sont aussi rassurés lorsqu’ils sont en proie à un moment difficile dans leur vie, un moment au cours duquel nous apportons notre concours, notre savoir-faire, notre savoir-être, sans faire de différence envers l’usager, quelle que soit sa classe sociale ou ses différences.

Vous êtes chef de centre depuis 1999. Est-ce une responsabilité particulière ?

Un chef de centre porte la responsabilité de ses camarades, de la gestion matérielle et administrative du centre. Il doit savoir commander, diriger. Être chef, c’est aussi savoir déléguer. Et donc faire confiance à ses hommes. Parfois en leur donnant les moyens de leur faire confiance.

Être chef aujourd’hui, c’est cependant une responsabilité parfois ardue et difficile. La gestion administrative d’un centre est plus importante qu’elle ne l’était il y a encore dix ans ; elle accroît considérablement la charge de travail et le temps d’investissement qui sont déjà importants par ailleurs pour un chef de centre. « C’est le prix à payer, j’en ai parfaitement conscience, pour garder le centre dans notre village ». C’est peut-être aussi au détriment d’autres loisirs et de certains moments familiaux, mais lorsque l’on prend cet engagement, il faut le respecter. Ne serait-ce que pour ceux qui vous font confiance : les citoyens, les élus, les chefs, les hommes.

Et pour vos hommes, quelles doivent être les qualités d’un bon chef ?

D’après le cch Sébastien Deligard et le sgt Cyril Edelin, respectivement président et trésorier de l’amicale des sapeurs-pompiers, un chef est avant tout un homme que l’on reconnaît, aussi bien dans nos rangs qu’à l’extérieur, lorsqu’il nous représente, nous défend ; c’est quelqu’un d’autoritaire mais pas trop, qui assure le groupe, avec les contraintes de chacun, y compris les siennes. Il a l’expertise liée à son grade ; et c’est ce qui est attendu de lui lorsque nous sommes dans le doute. Au-delà de ses compétences techniques, ce sont ses qualités humaines et d’écoute qui feront la différence dans le groupe et dans le commandement.

Si vous aviez un message à passer, lequel serait-il ?

Le chef Edelin disait tout à l’heure combien il est difficile de recruter aujourd’hui ; et combien il l’est encore plus de garder ses pompiers volontaires. J’espère sincèrement que mes gars vont rester encore là longtemps, le plus longtemps possible. « Qu’ils fassent aussi bien et aussi longtemps que nous ; s’ils font mieux, tant mieux » ajoutait-il encore. Car pour nous, sapeurs-pompiers, si notre engagement est une vraie passion avant tout, une raison d’être même pour la plupart d’entre nous, nous subissons aussi les contraintes de la vie actuelle : rester vivre dans la commune est essentiel pour la pérennité du centre. Or, l’exode professionnel est de plus en plus important. Les agents de la fonction publique privilégient les postes dans les grandes villes alors qu’auparavant un instituteur ou un facteur s’installait dans la commune et faisait l’effort d’y rester; on pouvait les recruter. Dans les conditions actuelles, il est difficile d’assurer un service permanent.

Vivre l’engagement, nonobstant ces contraintes de vie quotidienne, c’est aussi profiter de la convivialité du groupe que nous formons, de l’entraide que nous entretenons, de la camaraderie qui s’installe naturellement ; c’est bénéficier d’un état d’esprit hors du commun, propre au corps des sapeurs-pompiers engagés pour le bien commun, le service public. Avec courage et dévouement.

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Ces derniers mots sont brodés sur nos écussons, nos drapeaux ; ils sont parfois même tatoués sur nos peaux. Ils sont d’autant plus forts et importants pour nous aujourd’hui que cette société évolue, le plus souvent, dans des contextes de violences, d’indifférence, d’ignorance. Voire d’intérêts lucratifs. « Il faut s’accrocher ! Des injustices, ils en verront nos jeunes, mais tout comme par ailleurs dans la vie : il faut passer au-dessus ! Et puis, arrêtons de dire que les jeunes sont des bons à rien. Il faut les encadrer, s’en occuper, c’est tout. Mais c’est essentiel et c’est notre rôle ».

L’enrichissement humain, les acquis techniques, administratifs, managériaux contribuent eux aussi à l’épanouissement personnel des sapeurs-pompiers.

L’adc Edelin ajoute combien il est facile d’entrer chez les sapeurs-pompiers et que la porte est grande ouverte à ceux qui veulent s’engager ; mais il met un point d’orgue sur le sérieux à apporter dans le cursus à suivre. Il ne faut pas aller trop vite, il faut s’investir dans les cours, les révisions, les stages. C’est ce qui permettra à celui qui le souhaite d’avancer aussi dans sa carrière. « Nous avons autant besoin de sapeurs que d’officiers ». Et pour conclure, le chef adjoint insiste combien il serait impossible dans le civil de suivre autant d’enseignement, d’acquérir autant de savoir-faire, et de se perfectionner autant, comme dans le domaine du secourisme, par exemple.

Des souvenirs particuliers dans votre vie de sapeur-pompier, en opérationnel ?

Oh, il y en a tellement ; chaque instant est différent, mais parfois quand même, comme cette fois où l’un d’entre nous, dans la précipitation, après une douche entre deux interventions, décale en oubliant ses sous-vêtements ; ou l’autre qui enfile une chaussure qui ne lui appartient pas. Quelle tranche de rigolade. Il y a eu aussi la fois où il a fallu courir après un troupeau de cochons qui s’était enfui, le jour où il a fallu chercher un cheval dans la rivière. Dans d’autres circonstances, il y a aussi des interventions compliquées. Dans ces moments-là, on apprécie le soutien du maire et de l’État-major, le casse-croûte après l’effort. Parfois, nous sommes beaucoup plus tristes quand il s’agit de secours à personne ; car nous connaissons toujours la victime ; parfois il s’agit même de l’un d’entre nous. Dans ces cas-là, on peut se sentir impuissant , se remettre en question. Mais c’est aussi ça, la vie. Il faut savoir se reprendre et poursuivre. Quand tout se passe bien, nous sommes heureux d’avoir pu aider. Quelle que soit la situation, même quand c’est difficile pour nous, nous apportons le meilleur de nous-mêmes. Nous restons toujours motivés. Les bals de la Sainte Barbe, notre méchoui ou encore les cérémonies officielles, avec les habitants du village ou entre nous, contribuent à notre cohésion et à garder la foi dans notre engagement.

Auriez-vous un conseil à donner à votre éventuel successeur ?

On ne naît pas forcément chef, mais on peut le devenir si on y travaille. On peut même en devenir un très bon. Pour cela, il faut savoir s’armer de patience, d’humilité ; il faut savoir parfois serrer les dents et remonter les manches au même titre que les autres gars du centre. Il faut se remettre en question souvent, se former encore et encore. Il faut aussi intégrer que le chef, s’il brillera toujours plus que les pompiers sous ses ordres, il sera aussi celui qui va devoir passer du temps à la tâche, bien plus que ses camarades, sans pour autant avoir toujours une reconnaissance marquée.

« Ce n’est pas toujours facile, c’est même parfois ingrat. Mais cela vaut vraiment le coup »  ¢ Ltn Patrick Wuillemin

Texte et photos : Véronique WADEL – Archives : CPI de Trézelles

LE CPI DE TREZELLES EN QUELQUES CHIFFRES

TREZELLES – Arrondissement de Vichy

400 habitants –  Superficie 18,4 m²  –  Altitude 309 m

Le centre de première intervention

CPI de classe B (il y en a 20 dans l’Allier, 64 CS dont 3 CSP)

Le chef de centre : Ltn Patrick WUILLEMIN Adjoint chef de centre : Adc Luc EDELIN Psdt de l’Amicale : Cch Sebastien DELIGARD Trésorier Amicale : Sgt Cyril EDELIN, spv

Effectif : 12 sapeurs-pompiers volontaires, tous des hommes. Les derniers JSP sont intégrés dans le centre, mais à ce jour, le CPI n’en compte plus aucun.

Matériel : 1 vpi depuis 2010

Secteurs d’intervention : Trezelles, Cindré et Varrennes-sur-Tèche, plus une partie de la commune de Bert (ouest) et Chavroche (sud)

Typologie des risques sur le secteur d’intervention : du risque courant, sauf pour la rivière « Bresbe » et la route sur le PAL (RD 480)

Activité opérationnelle

2012 : 96 interventions 2015 : 82 interventions 2016 : 66 interventions 2017 : 83 interventions 2018 : 88 interventions dont la tempête.

TRÉZELLES : portrait d’un engagement intergénérationnel